Yuka, l’appli gourou « prêt à penser »

 

Qui ne connait pas Yuka ? Cette appli,  lancée en 2017, notant les compositions de produits alimentaires et cosmétiques, comptabilise 12 millions de téléchargement en France en janvier 2020.

L’application se trouve au cœur de l’actu en ce moment, car elle vient de se faire condamner pour diffamation par le syndicat de la conserve. La raison de la condamnation? La parution d’un article sur le blog de Yuka pas assez modéré sur le sujet de l’aluminium : https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/l-application-yuka-condamnee-a-payer-3000-euros-pour-avoir-denigre-les-conserves-20200311

 

Comment Yuka note-t-il les cosmetiques?

 

Yuka classe les ingrédients selon 4 couleurs

  • – risque élevé (pastille rouge)
  • – risque modéré (pastille orange)
  • – risque faible (pastille jaune)
  • – sans risque (pastille verte)

 

Ce qui ensuite donne des notes. Qui sont critiquables pour les mêmes raisons que celles des notes à l’école.

  • « mauvais »: entre 0 et 25
  • « médiocre »: entre 25 et 50
  • “bon”: entre 50 et 75
  • “ excellent”: entre 75 et 100

Le saviez vous? Yuka enlève entre 7 et 10 point par ingredient « jaune »

Comment la note finale est-elle calculée ?: On part de la super bonne note, 100, puis :

  • Si un seul ingrédient en rouge: le produit est obligatoirement noté entre 0 et 25
  • Si un seul ingrédient en orange: le produit est obligatoirement entre 25 et 50
  • Pour les ingrédients jaune, Yuka « dégrade » la note entre 7 et 10 points.
  • Les verts ne font pas descendre la note, ouf…

 

Des bizarreries… bizarres!

 

La note yuka du lait démaquillant Nuxe

Mais, première bizarrerie, même avec 10 ingrédients jaunes, la note ne descend pas en dessous de 50. Car si le produit n’a pas d’ingrédients orange ou rouge, sa note doit forcément être au dessus de 50

Ci contre l’exemple du Lait Démaquillant Nuxe: il garde une note à 50 alors que 8 ingrédients jaune devraient dégrader la note de au moins 56 points (7*8), en considérant que les 8 ingrédients jaune sont bien à 7 points et pas à 10

Pour connaitre les sources utilisées par Yuka pour ses analyses, c’est ici

Dixit les échanges avec l’équipe YUKA : par principe de précaution, dès qu’un ingrédient est sujet à controverse, un malus lui est appliqué. Sur quel critères, telle est la question…

Les produits ekia sont globalement très appréciés par l’application Yuka. Je ne suis peut-être pas bien placée pour réagir, de fait…

 

Mais je trouve inquiétante la montée en puissance de cette sorte de Dieu de nos assiettes et de nos salles de bain, dans une frénésie qui frise l’épilepsie. Je suis la première à reconnaitre l’intérêt d‘une telle application pour bousculer notre petit monde bien feutré de la cosmétique, souvent placé sous le signe de l’omerta sur les sujets qui fâchent. Et Yuka a la grande vertu de redistribuer les cartes.

Malheureusement, les cartes sont redistribuées sans discernement. On voit nos clientes avoir foi dans un algorithme et plus du tout dans le conseil de leur pharmacienne, esthéticienne, naturopathe. Un peu de contradiction n’a jamais fait de mal à personne ? C’est vrai.  Mais un algorithme juge en binaire là où il faudrait faire du multifactoriel. Chance, l’humain est encore capable de ça.

Sophie Gaudin, fondatrice du réseau Pharmonaturel et propriétaire de la pharmacie des Oliviers à Vincennes, l’avait très justement dit lors de son intervention à l’AG Cosmebio 2019 : la confiance que lui accordent ses clientes et la force de son conseil lui permet de relativiser le verdict si tranché de Yuka. Non, un produit cosmétique ne peut pas juste être « mauvais », «   médiocre », « bon » ou « excellent ». Il  doit être adapté à la peau qui va le porter, et conseillé après un échange (vous savez, un dialogue entre deux personnes, l’une pose des questions, l’autre répond, et on avance et on trouve des solutions… 😊) . Et ça, Yuka ne peut pas encore le faire.

Un algorithme étant ce qu’il est, il n’introduit aucune modération dans la note.

Des allergènes présents dans l’inci (listes des ingrédients) ? : 7 points en moins par allergène, même si l’allergène en question est présent à 0.01% dans la formule.

 

Des notes qui bougent sans changement de formulation

 

Récemment,  4 de nos produits ont vu leur note Yuka grimper de plus de 10 points par la magie des mises à jour réglementaires. Ils étaient « bons » ou « excellents », ils deviennent « encore meilleurs ».

Ici l’appli en elle même n’y est pas pour grand chose, mais en proposant une vision aussi tranchée avec de « bonnes » ou de « mauvaises » notes, elle s’expose à des changements de notes parce que l’un ou l’autre des ingrédients, toujours présent dans la formule mais à infime concentration, n’a plus besoin d’être indiqué suite à des évolutions réglementaires. Ce qui peut engendrer parfois des situations grotesques dans lesquelles un produit passe de « bon  » à « excellent » sans avoir changé de formulation

 

NotationYUKA du sérum éclat EKIAPourquoi ? Parlons des allergènes qui sont la cause de nombreuses dégradations de notes. Ils sont souvent liés aux parfumages des produits.  Ils doivent être indiqués dans les formules quand leur concentration est supérieure à 0.001% . Certains allergènes sont si faiblement concentrés qu’ils sont parfois à indiquer sur les listes d’ingrédients, et parfois plus car à l’analyse suivante ils sont en dessous de ce seuil.

Aussi des ingrédients peuvent ils sortir des listes, sans avoir rien changé ni à la composition du parfum, ni à sa concentration dans le produit.

Par exemple, notre sérum éclat est passé de « bon » à « excellent » sans aucun changement de formulation. Les traces de cinnamate de benzyle et le linalool ne sont plus décelées à l’analyse et sortent des listes d’ingrédients.

 

 

Notation YUKA du Baume Regard EKIA

A l’inverse, le Baume Regard est passé de « excellent » à « bon » parce que l’alcool  est maintenant en ingrédient « jaune » alors qu’il était en vert avant… Du moment que l’alcool est présent dans les listes, son changement de « statut » chez yuka dégrade la note sans prendre en compte à aucun moment son niveau de concentration, qu’il soit sous forme de trace ou à 5%

C’est le problème des visions manichéennes : d’un jour à l’autre on passe de l’autre coté de la barrière, on a quitté le camp des excellents et on n’a pas compris pourquoi car on a rien changé à son comportement

 

 

Un bon point pour Yuka: quand on pose des questions ou qu’on relève une erreur, ils réagissent.  Mais encore faut-il relever l’erreur. Deux exemples :

1 – Quand l’appli a été lancée, nos 3 crèmes pour peaux matures était notées comme contenant des PEG… strictement interdit en cosmétique bio. En dehors du pic au cœur que j’ai reçu en voyant MES bébés être notés « mauvais » (exactement comparable à la sensation d’un enfant qui ramène un bulletin scolaire du genre « n’ira pas très loin »), j’ai du appeler pour faire rectifier la notation qui était complètement erronée.  Raison : l’algorithme avait traduit notre l’huile de macadamia bio, nom inci MACADADAMIA TERNIFOLA SEED OIL, en MACADADAMIA TERNIFOLA SEED OIL PEG -8 ESTHERS.  ?!

2 – Le cas  du dioxyde de titane. Rien que celui ci mériterait un article à part entière.  Incriminé en cosmétique sous forme nano (toute petite molécule accusée de passer toutes les barrières et d’aller se loger dans les poumons), il n’est pas incriminé sous forme « macro » (grosse molécule) car il ne passe pas les barrières cutanées. Il est le support des nacres et particules de Mica qui ont un effet enlumineur dans certains soins. Sous forme nano c’est un ingrédient rouge, sous forme macro, jaune

Problème : au moment ou elle a été lancée, l’appli considerait le dioxyde de titane comme forcément nano et donc mauvais. Alors que précisément, la réglementation demande d’indiquer entre crochets si la forme est nano. Si rien nest indiqué entre crochets, cela signifie que sa forme est « non nano », donc macro. On pourrait donc penser que l’algorithme fait la différence, mais non. Sans intervention de ma part et coup de fil à Yuka, le produit restait en mauvais avec un dioxyde de titane considéré comme  nano  alors qu’il est macro et que son inscription sur la liste d’ingrédients est conforme à ce que demande la réglementation européenne.

 

Se méfier du « prêt à penser » et des gourous…

 

Alors je regarde avec une grande méfiance monter cette tendance au « prêt à penser », ainsi que de toute vision manichéenne et simpliste qui nous pousserait à croire qu’il existe le camp des bons et des méchants.

D’ailleurs, cette surpuissance de l’application, qui agit tel un gourou, a comme conséquence incroyable de voir des marques naitre avec la mention « formules développées avec YUKA » !!??

Yuka comme le saint graal de la caution marketing.  Pourtant, ce n’est qu’un algorithme. Ni un formulateur, ni un toxicologue, ni un scientifique.  

 

 

 

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